IA krach ?, par Frédéric Lordon (Les blogs du Diplo, 1er juillet 2026)
Dario Amodei, le patron d’Anthropic, est passé maître en ce registre rhétorique, qui sous couleur de contrition, livre en fait un sous-texte aux intérêts bien compris : 1) L’IA est un très grand péril = c’est un outil d’une puissance inouïe, ce qui devrait vous intéresser (beaucoup) ; 2) J’ai enfanté un monstre mais je le dis, partant ma conscience éthique est sans tâche — achetez donc chez moi pour avoir de la vertu en plus de l’arme fatale ; 3) Le gouvernement du monde libre est désormais informé qu’un tel outil ne doit pas tomber dans toutes les mains — les imagine-t-on chinoises ? Horreur, malheur — or les miennes, disais-je, sont tout à fait pures, par ailleurs si jamais les choses économiques et financières tournaient mal, je recommande de ne pas nous laisser tomber comme un vulgaire Lehman Brothers. Soit la légende parfaite : des super-pouvoirs, des méchants qui ne doivent pas mettre la main dessus, des hérauts du bien — et un filet de sécurité parce qu’on ne sait jamais.
Que du marketing je te dis !
depuis 2020, les cinq gros (Microsoft, Google, Oracle, Meta, Amazon) ont balancé 1,9 trillions de dollars dans le chaudron magique (1). Maintenant, il s’agirait que ça rende — plus exactement, parce qu’on a quand même compris que ça ne serait pas dans l’immédiat, que ça finisse par rendre.
Le chiffre donne le vertige. Surtout quand on let met en rapport avec les 1000 milliards (1 trillion, donc) d'euros du Green Deal européen, sur 10 ans et complètement remis en question au fur et à mesure du temps. Là on a probablement brûlé 1.9x ça en 5 ans, et gaspillé autant d'énergie et de ressources. Ou encore, à comparer aux 10 milliards investis pour développer la fusion nucléaire ces dernières années.
Ed Zitron, un contrarian, mais du genre bien énervé
Tiens le revoilà et cité texto. Méfiance. En plus, ces chiffres sont compliquées à vérifier, les sources citées par Zitron sont soit paywallées, soit des auto-références.
S’il fallait les y pousser davantage, on a inventé une nouvelle catégorie — le tokenmaxxing, ou l’orgie de tokens (un signe de la vraie foi) –-, organisé des palmarès et dressé des tableaux d’honneurs : pour qui aurait le mieux tokkenmaxxé. Alors ils s’y sont mis, et comme il faut. Au point que les entreprises qui les avaient chauffés à bloc, ont fini en catastrophe par tirer le frein d’urgence — ceci jusqu’à Amazon et Meta, on mesure l’énormité du paradoxe. Les consommations seraient plafonnées le temps qu’on y voie plus clair. Notamment du côté des bénéfices. Or, de ce côté, précisément, on n’y voit goutte. L’évaluation des dépenses ne se constate qu’ex post et les suppléments de productivité sont entre opaques et inégaux.
Ça m'a toujours semblé une idée curieuse, ce tokenmaxxing. À quel moment on s'est dit que plus on crachait de tokens, plus on produisait des produits rentables et de qualité ?
Et partout des allumettes
Là ça m'intéresse, il essaie de motiver le "ça va péter bientôt":
- Les taux d'intérêts remontent et la finance est très sensible à ces taux d'intérêts.
- Sur les marchés d'actions : la bulle boursière est nourrie par des Margin debt. Manifestement, pas d'événements récents qui changent la donne, mais une inquiétude sur la structure de ces financements.
- Les introductions en bourses d'OpenAI et Anthropic : si elles échouent, tout risque de craquer. Mouais, pas convaincu de l'urgence. Une grande partie du monde croit encore dur comme fer à la croissance et la future rentabilité d'Anthropic et OpenAI, pas sur que leurs entrées en bourse soient des échecs.
Ou encore Oracle. Peut-être en train de sculpter sa postérité indésirée de la faillite qui pourrait tout déclencher. Oracle et son ROI de -35 % (!), sa dette cinq fois supérieure à ses fonds propres, ses plans de licenciement par tranches de 10 000, au nom soit-disant d’un grand bond d’IA-productivité, en fait pour restaurer à toute force un cash flow devenu dramatiquement négatif, et se sauver du défaut de paiement.
Seule nouveauté pour moi, mais sans source plus fiable, je ne sais pas trop quoi en faire, ça pourrait tout à fait venir de Zitron qui a tendance à en faire des caisses et qui cherche les faits qui vont dans son sens.
Extraits cités issus de ce lien visité le , crédits: Frédéric Lordon